Une entreprise rentable peut-elle vraiment manquer de trésorerie ?

Oui. Et ce n’est pas forcément une anomalie comptable.

Un bénéfice ne règle aucune facture tant qu’il n’est pas devenu de l’argent disponible sur le compte bancaire. Vous pouvez avoir vendu correctement, dégagé une marge et afficher un résultat positif, tout en vous demandant comment payer les salaires, l’Urssaf ou un fournisseur à la fin du mois.

C’est une question qui revient souvent en atelier : « Mon activité fonctionne. Alors, où est passé l’argent ? »

Après dix-neuf ans en banque puis plusieurs années aux côtés d’entrepreneurs comme DAF externalisé, j’ai appris à ne jamais répondre à cette question uniquement avec un compte de résultat. Il faut regarder comment l’argent circule réellement.

Quelle différence entre bénéfice et trésorerie ?

Le résultat mesure la différence entre les produits et les charges comptabilisés pendant une période.

La trésorerie correspond à l’argent effectivement disponible après les encaissements et les décaissements.

Dans une comptabilité d’engagement, une facture client peut contribuer au chiffre d’affaires et au résultat avant d’avoir été payée. La vente existe comptablement. L’argent, lui, n’est pas encore arrivé.

Prenons un exemple simple. Vous facturez 50 000 € en janvier et cette activité dégage une marge. Votre client vous règle à la fin du mois de mars. Entre-temps, vous avez payé les salaires, certains fournisseurs, le loyer et les cotisations. Votre résultat peut être positif alors que votre compte bancaire diminue.

La comptabilité n’est pas fausse. Elle répond simplement à une autre question.

Pourquoi une entreprise rentable manque-t-elle de trésorerie ?

1. Vos clients vous paient après vos dépenses

Lorsque vous payez vos équipes et vos fournisseurs avant d’encaisser vos clients, votre entreprise finance ce décalage.

C’est le cœur du besoin en fonds de roulement, ou BFR. Dans une approche simplifiée :

BFR = stocks + créances clients – dettes fournisseurs

Bpifrance définit le BFR comme le besoin lié au décalage entre les dépenses et les recettes de l’activité. Plus vos clients paient tard, plus ce besoin peut augmenter.

Attention : un délai de paiement n’est pas qu’un sujet administratif. Lorsque vous accordez du temps à un client pour vous payer, vous lui accordez aussi une forme de financement.

2. Votre croissance consomme du cash

Une hausse du chiffre d’affaires n’améliore pas automatiquement la trésorerie.

Pour vendre davantage, vous devez parfois acheter plus de marchandises, recruter, engager de la sous-traitance ou financer un développement commercial. Ces dépenses arrivent souvent avant les recettes correspondantes.

Ça veut dire qu’une entreprise peut être fragilisée par une croissance pourtant rentable si son financement n’a pas été anticipé.

La bonne question n’est donc pas seulement : « Combien pouvons-nous vendre ? » Il faut également demander : « Combien de croissance pouvons-nous financer sereinement ? »

C’est ici que l’anticipation devient une compétence concrète du dirigeant : rendre visibles les besoins futurs avant que la croissance n’impose ses propres décisions.

3. Votre argent est immobilisé dans les stocks ou les travaux en cours

Un stock payé mais non vendu a une valeur. Mais il ne permet pas de régler une échéance bancaire.

Il en va de même pour un chantier avancé mais pas encore facturé, une prestation longue en cours de réalisation ou des produits achetés trop tôt.

Le problème n’est pas nécessairement le niveau du stock en lui-même. Il faut regarder sa vitesse de rotation, son utilité et son mode de financement.

4. La TVA, les cotisations et les impôts arrivent après coup

Une partie de ce qui entre sur le compte bancaire ne vous appartient pas durablement.

La TVA collectée doit être reversée après déduction de la TVA récupérable, selon le régime et la nature des opérations. Les cotisations sociales et certains impôts peuvent également être payés avec un décalage.

Si ces échéances ne figurent pas dans votre prévisionnel, le solde bancaire donne une impression de sécurité trompeuse. Voir 40 000 € sur le compte ne signifie pas nécessairement que vous pouvez investir ou vous rémunérer à hauteur de 40 000 €.

5. Vous avez investi ou remboursé un emprunt

L’achat d’un véhicule, d’une machine ou d’un logiciel important peut provoquer une sortie de trésorerie immédiate alors que sa charge comptable est répartie dans le temps par les amortissements.

La logique est comparable pour un emprunt : les intérêts constituent une charge, mais le remboursement du capital réduit aussi la trésorerie sans diminuer le résultat de la même manière.

Résultat et trésorerie peuvent donc prendre deux chemins différents.

6. Vous avez sorti davantage d’argent de l’entreprise

Rémunération, dividendes et remboursement de compte courant d’associé n’ont pas tous le même traitement ni les mêmes conséquences.

Ils doivent être distingués et planifiés. Une décision peut être juridiquement possible et avoir été étudiée sur le plan fiscal, tout en restant dangereuse pour la trésorerie si elle intervient au mauvais moment.

La question n’est pas seulement : « Combien puis-je sortir ? » Elle est aussi : « Combien puis-je sortir sans affaiblir la capacité de décision de mon entreprise ? »

7. Votre prix ne couvre pas tous vos besoins

Une prestation peut sembler rentable tout en sous-estimant les coûts indirects : temps non facturé, reprises, déplacements, abonnements, frais financiers, impayés ou renouvellement du matériel.

J’ai déjà vu des entrepreneurs suivre uniquement le solde bancaire et découvrir tardivement qu’une activité vendait beaucoup, mais vendait mal.

Le chiffre d’affaires donne du mouvement. La marge permet de vérifier si ce mouvement crée réellement de la valeur.

Quels chiffres faut-il regarder ensemble ?

Je vous conseille de mettre côte à côte trois vues :

  • le compte de résultat, pour mesurer la performance économique ;
  • le BFR, pour comprendre où l’argent reste immobilisé ;
  • un prévisionnel de trésorerie glissant sur douze semaines, pour voir venir les échéances.

Pour chaque semaine, suivez notamment le solde disponible, les encaissements attendus, les factures en retard, les salaires et cotisations, les fournisseurs, la TVA, les impôts, les emprunts et les investissements déjà décidés.

Un tableau de bord utile ne sert pas à admirer le passé. Il doit provoquer une décision : relancer, négocier, reporter, financer, augmenter un acompte ou revoir un prix.

Que faire si votre entreprise est rentable mais manque de cash ?

Commencez par identifier la cause avant de chercher un financement.

Emprunter peut être pertinent en fonction de votre situation et de vos projets. Mais financer sans comprendre revient parfois à déplacer le problème.

Je vous conseille aussi de négocier vos marges de manœuvre bancaires lorsque tout va bien. Une demande préparée, appuyée sur des chiffres crédibles, est plus facile à défendre qu’une demande faite une fois le compte dans le rouge.

La trésorerie, on l’anticipe.

Posez-vous cinq questions :

  1. Quel montant de créances clients est déjà exigible ?
  2. De combien le BFR augmente-t-il lorsque le chiffre d’affaires progresse ?
  3. Quelles sorties sont certaines dans les douze prochaines semaines ?
  4. Quelle dépense peut être évitée, décalée ou renégociée ?
  5. La marge finance-t-elle réellement la structure et les projets du dirigeant ?

Le sujet n’est pas de conserver tout l’argent par peur de l’avenir. Il est de savoir ce que votre trésorerie doit financer : l’activité, les équipes, vos projets et votre liberté de décision.

C’est l’un des travaux menés dans Diriger Autrement : rendre la marge et la trésorerie lisibles, puis construire un plan d’action réalisable sur 90 jours.

Sources officielles

Passer de la lecture à la décision

Vous gagnez de l’argent, mais vous ne le retrouvez pas sur le compte ?

Faisons le point sur votre marge, votre besoin en fonds de roulement et vos prochaines semaines de trésorerie.

Publié à titre d’information générale. Une décision financière, fiscale, sociale ou patrimoniale doit être appréciée à partir de votre situation, de données à jour et, lorsque nécessaire, avec les professionnels compétents concernés.

Portrait de Najib Maresni
L’auteur

Najib Maresni

Après 19 ans en banque, Najib accompagne depuis 2021 les entrepreneurs comme DAF externalisé et conseiller en gestion de patrimoine. Il relie les chiffres de l’entreprise aux décisions que le dirigeant veut réellement prendre.

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